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Travail
et communication - Philippe ZARIFIAN |
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Philippe ZARIFIAN
est professeur de sociologie et Directeur de recherche au Laboratoire
Techniques, Territoires et Sociétés - Centre d'Enseignement et de Recherches
Techniques et Société (LATTS - CERTES) de l'Ecole Nationale des Ponts
et Chaussées. Travail et communication est un ouvrage récent. La première édition est de mai 1996 et la seconde date d'octobre 1998. |
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Le
titre
: Travail
et communication L'absence d'article dans le titre laisse émerger deux perspectives : |
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soit il existe une interdépendance entre les deux concepts (1) - soit il existe une distanciation entre les deux concepts et dès lors il sont complètement individualisés (2) |
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En effet, ces deux alternatives s'expliquent des façons suivantes : | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
1) Travail e(s)t communication : Dans cette optique, il y a une interdépendance et dès lors on peut penser que le travail est communication et qu'inversement la communication est travail. L'auxiliaire "être " modifie les rapports qui existent entre les deux concepts et, de ce fait ils deviennent indissociables et entretiennent entre eux des relations binaires. 2) Travail et/ou communication Dans ce cas, les deux concepts constituent des sphères autonomes qui conduisent à penser que l'auteur parlera de l'un et de l'autre individuellement. Ce phénomène d'extériorité contribue à éloigner pour mieux rapprocher les deux entités qui s'avèrent en fait complémentaires tout en étant autonomes. Par conséquent, il s'agira pour Philippe Zarifian de se pencher sur la place et le rôle du "travail-communication ". | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
D'autre part, le fait qu'il n'y ait pas d'article implique que ces deux termes ne sont pas restreints à une seule conception de travail et de communication mais ouvrent leurs définitions à plusieurs disciplines telles que la linguistique, la sociologie (qu'elle soit du travail ou non), la psychologie (sociale ou pas) ou tout simplement à la vulgarisation.
L'ouvrage : L'auteur y met en exergue la question de la communication qui joue un rôle central, aujourd'hui, dans les nouvelles entreprises industrielles : les organisations qualifiantes. Il commence par un "recadrage " sommaire des différentes "nouvelles organisations " pour ensuite se demander quelles sont les modalités nécessaires pour mieux comprendre la nature des changements observés dans lesdites organisations. Il cherche à savoir comment il convient de rendre explicite les nouvelles questions qu'engendrent ces "nouvelles organisations ". Ces questions sont directement liées à des réalités en transformations, d'ordre techniques, organisationnelles et principalement de nature issues des coopérations antérieures nées de cultures et traditions de collectifs et de métiers. Nous allons partir de deux définitions d'auteurs qui relèvent à la fois de la sociologie et de la psychologie sociale. Travail
: " Le travail, c'est l'activité coordonnée déployée par des femmes et
des hommes pour faire face à ce qui, dans une tâche utilitaire, peut-être
obtenu par la stricte exécution de l'organisation prescrite " - Christophe
Dejours (1995, p 44). D'après ces définitions, il est intéressant de voir comment s'imbriquent les deux concepts. En effet, la coordination énoncée par Christophe Dejours implique une coopération des différents acteurs du travail. Cette nécessité d'"opérer ensemble " passe, ainsi, irrémédiablement par une activité communicationnelle qui, selon Philippe Zarifian, touche à deux domaines. |
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- Le premier est
celui de la réalisation d'un accord intersubjectif sur la validité des
objectifs de production que les intervenants poursuivent. Cet accord se
forme dans le domaine du langage et relève de leur faculté à définir préalablement
un champ d'accord et d'en négocier le contenu. Ce rapport est essentiel
à la qualité de la coopération entre eux, donc à la qualité de leurs savoirs. |
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D'après ceci, il est intéressant de reprendre ces mots de G. de Terssac (1992), "le travail reste une question fondamentale pour cerner tant le développement de nos sociétés que leur fonctionnement, à condition toutefois de le resituer dans son contexte qui est bien celui de la division du travail ". Ceci avait déjà été affirmé en 1962 dans les thèses qu'énonçaient respectivement Friedman et Naville, à savoir que le travail est "un commun dénominateur et une condition de toute vie humaine en société " et qu'il est aussi "ce moteur irremplaçable de toutes les formes de la vie sociale ". En effet, ceci vient corroborer le second domaine de l'activité communicationnelle puisque à défaut d'un tel processus, elle devient aliénation et blocage. Philippe Zarifian remplace ainsi "le concept de coopération par celui d'activité associatrice pour bien marquer les engagements, subjectifs réciproques des individualités amenées à coopérer au sein d'un projet partagé " (1998, p 203). La communication, telle qu'étudiée par P. Zarifian dans son œuvre, ne concerne pas la "politique de communication " des sociétés qui, en fait, ne constitue pas une communication véritable étant donnée qu'elle répond à des injonctions autoritaires. Il entend faire jaillir de son livre, de son étude, la communication au sens de langage et plus particulièrement la place du "travail-communication ". Au-delà de ce point essentiel, cet ouvrage va sensibiliser le lecteur pour lui faire prendre conscience des enjeux de la communication sous leurs diverses formes et, par la suite, lui montrer comment l'utilisation faite de la communication dans la situation de travail est à l'origine d'un "agir ensemble " tout azimut qui semble apparaître, dans la construction concrète des nouvelles organisations. Cet ouvrage entend donc "prendre au sérieux l'émergence du travail-communication, et donc en explorer les conditions de réussite ". Ceci au travers des études menées, entre autres, par Max Weber et Jürgen Habermas et des hypothèses soutenues par Josiane Boutet. La coopération
dans le travail ne se limite plus seulement à un "agir ensemble ", c'est
désormais aussi "ordonner ensemble " des actes de travail. Ainsi, cela
dénote la volonté de mise en place d'une communication à la fois horizontale
et verticale puisque coopérer c'est "travailler de manière simultanée
et convergente ". |
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un travail séparé et divisé, - la responsabilité qui ne se partage pas. |
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Cependant, tout
est mis en œuvre pour améliorer "les passages de relais et les dialogues
entre ces travaux séparés " - Philippe Zarifian (1998,p15). De ce fait,
il existe aussi une volonté d'aller au-delà de la coordination telle que
Christophe Dejours l'utilise dans la définition qu'il donne du travail
; il s'agit de "travailler ensemble " c'est à dire de "communiquer au
sens de construire et développer " - Philippe Zarifian (1998, p 16). Cette nouvelle forme d'organisation qui entend contribuer à développer de nouvelles sphères de socialisation ne le fait pas nécessairement dans l'objectif d'améliorer les conditions de travail mais plutôt dans le but qui est selon Thomas Coutrot, économiste, que l'"entreprise doit réaliser la coordination productive des salariés " (1998, p13). Ainsi, selon lui, "le régime de mobilisation de la force de travail est un élément central du rapport salarial : il consiste en un ensemble cohérent de règles qui permettent de traiter les incertitudes qui affectent la reproduction du capital individuel, et de transformer la force de travail en travail efficace " (1998, p12). D'après ceci, il est important de voir comment la communication va influer sur la productivité de l'entreprise. Si elle contribue à améliorer les rendements et de fait, la productivité, grâce à l'acte de coopération qu'elle développe au-delà de celui de la coordination, elle est aussi influencée par les pratiques de gestion que l'organisation met en œuvre : " le mode de gestion (c'est à dire les critères de gestion, les dispositifs d'acteurs, l'instrumentation de gestion, les systèmes où elle s'intègre, etc.) joue de façon incontournable sur la manière dont la communication pourra, ou non, se développer dans l'entreprise industrielle " - Philippe Zarifian (1998, p179). Ainsi, comme le souligne l'auteur et le reprend à juste titre J. Boutet (1999, p161), "le langage est reconnu là comme un facteur de productivité : il ne s'oppose plus au rendement économique [comme le pensait Taylor dans l'Organisation Scientifique du Travail], mais au contraire le favorise. La mobilisation de l'intelligence et des savoirs des salariés, l'exigence de coopération passent par une prise en compte de l'activité langagière des agents. La communication, l'accès à l'information deviennent centraux dans ces formes d'organisation du travail ; savoir communiquer devient une compétence professionnelle. " En fait, l'encadrement hiérarchique doit faire abstraction de ce qu'à pu être sa fonction de "donneur d'ordres et de prescriptions intéressant directement la façon de travailler " pour faire place à une certaine autonomie dans le travail qui laisse aux équipes de travail le pouvoir de décider de la manière de s'y prendre pour atteindre les objectifs qui leur auront été au préalable "communiqués " par l'organigramme. Pour se faire, il faut cependant que les équipes soient sensibilisées aux méthodes de gestion, elles doivent "acquérir une intelligence des situations et une appropriation des outils de gestion telles qu'elles puissent agir effectivement, se substituer réellement à la prescription hiérarchique " - Philippe Zarifian (1998, p181). Ceci nécessite une révision des méthodes de gestion en vigueur dans la comptabilité analytique, à savoir, une modification de calcul des coûts jusqu'alors basé sur des charges fixes ou variables. Pour satisfaire
cet objectif de communication, les entreprises industrielles modernes
mettent en œuvre tout un arsenal de moyens. Ce déploiement d'efforts se
fait au sens de communiquer, c'est à dire au sens de "compréhension mutuelle
" pour arriver à des fins de productivité élaborées par l'encadrement
au travers de règles formelles et d'obligations implicites qui constituent
un ensemble de règles invisibles dont l'objet est de peser discrètement
sur le comportement des exécutants. C'est ce que souligne G. de Terssac
(1992, p81) en s'appuyant sur Reynaud (1988) qui définit les règles de
contrôle élaborées par l'encadrement pas seulement par les règlements
qu'elles éditent, mais par leur "orientation stratégique " qui reste de
"peser de l'extérieur sur la régulation d'un groupe social ". Pour Habermas repris par Philippe Zarifian il existe deux grandes catégories de l'agir mises en évidence au travers des études. En effet, le premier considère qu'elles s'opposent au contraire de Philippe Zarifian qui estime qu'elles se complètent. Ces deux catégories sont : |
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" l'agir orienté vers le succès ", - " l'agir orienté vers l'intercompréhension ". |
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La première forme d'agir est perçue comme égocentrique par rapport à la seconde. En effet, "l'agir orienté vers le succès " s'entend par le fait que "la coordination entre les actions des différents acteurs se fait par la prise en compte d'intérêt de chacun. Habermas assimile alors [cette forme d'agir] et le mode de coordination des actions qui y correspond à l'effet de calculs de succès égocentriques. […] Dès lors que les acteurs se concentrent uniquement sur les finalités et les conséquences de leurs actions, les autres (humains) ne sont vus que comme des moyens pour parvenir à leurs fins. Il s'agit d'exercer sur eux des effets d'ordre causal " - Philippe Zarifian (1998, p118-119). On retrouve là une forme de manipulation par la parole ou tous autres moyens à disposition, telle que Philippe Breton (1997) la dénonce dans son ouvrage La parole manipulée. En ce qui concerne
"l'agir orienté vers l'intercompréhension ", l'objectif dans ce cas là
n'est plus lié à un "succès égocentrique " mais plutôt à des actes de
coopération/coordination régis par une compréhension mutuelle. La mise en place d'un agir communicationnel dans les grandes entreprises industrielles induit, au-delà d'une régulation sociale et d'une optimisation des gains de productivité, la nécessité d'une polyvalence de plus en plus importante. Par conséquent, elle fait appel à une recherche d'autonomie et d'investissement de plus en plus performant de la part des salariés. D'après ceci, il apparaît intéressant de se demander qui est dans le vrai, des employeurs ou des représentants du personnel associés à la plupart des économistes, face aux arguments avancés pour justifier de cet investissement salarial, à savoir : |
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ceux qui considèrent que "leurs salariés [sont] motivés principalement non
par la crainte du chômage ou les carottes salariales, mais par l'amour du
travail bien fait ou par l'identification avec leur entreprise " - Thomas
Coutrot (1998, p10) ou, - ceux qui considèrent que la menace implicite du licenciement est l'un des plus puissants facteurs de l'engagement productif des salariés dans une entreprise capitaliste [… et qui] classent la menace du chômage en tête d'une liste de huit motifs pour lesquels les salariés s'impliquent dans leur travail… " - Thomas Coutrot (1998, p9). |
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En fait, ces deux arguments ne sont-ils pas valables dans les nouvelles organisations puiqu'elles tentent à la fois d'associer une flexibilisation au travers d'une autonomie de plus en plus prégnante et une coercition au travers des risques encourus par les salariés du point de vue du chômage, de la précarité et des enjeux économiques. Ne devrait-on pas parler ici de : | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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autonomie contrôlée, - flexibilisation forcenée, - coordination coercitive |
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et par conséquent de manipulation individuelle ou collective ? | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
D'autre part, il pourra être intéressant de se demander quel(s) rapport(s) entretiennent la flexibilité et l'autonomie dans le travail avec la communication. Cette soi-disant communication n'est-elle pas un leurre destiné à développer l'automatisation et par conséquent à accroître la productivité et à diminuer les coûts tout en orientant les salariés vers une réduction du temps de travail, thème " à la mode " à l'heure du passage au 35 heures hebdomadaires. De ce fait, comment imaginer que les entreprises puissent embaucher afin d'agir contre le chômage alors que les intérêts recherchés, et parmi eux, la baisse des coûts de production, passent par une baisse de la masse salariale ?
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le concept de " travail-communication ", vu par l'auteur, qui tend à appeler
des individualités subjectives à agir ensemble dans un même objectif et
par conséquent à impliquer l'ensemble des travailleurs, quelle que soit
leur catégorie, dans un système de coopération à la fois horizontale et
verticale, - le concept de " politique de communication " qui correspond à une positon ferme régie par des impératifs qui dictent les positions à adopter en fonction de critères préétablis et qui est vécue comme le contraire d'une communication véritable telle que décrite précédemment. Cette sphère " étanche " semble correspondre plutôt à un renforcement des injonctions autoritaires. |
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Il paraît donc primordial de légitimer la place du langage dans les situations de travail puisque l'intérêt, aujourd'hui majeur des entreprises est la productivité. Pour cela, ne faudrait-il pas faire valoir le fait que la source principale de la productivité réside dans la mise en coopération des savoirs, des intentions et des actions de ceux qui participent à la production concrète ? A cet effet, il est nécessaire de démontrer que la coopération ne représente pas seulement la source de productivité mais qu'elle en devient l'objet et l'enjeu. Ainsi, les outils mis en œuvre, c'est à dire la combinaison des subjectivités et des intentions passe par l'activité langagière. D'où l'importance croissante du langage dans les nouvelles organisations et dans les nouvelles techniques de management ainsi que dans son rôle en qualité de "travail-communication " dans la communauté du travail. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
B
I B L I O G R A P H I E
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